Gilets jaunes, sept ans déjà, coucou nous revoilà ?
« Bloquons le pays le 10 septembre prochain ». Cet appel vise à paralyser le pays pour contester le projet de budget du gouvernement et les 44 milliards d’euros d’économie prévus et notamment la suppression des deux jours fériés annoncés par François Bayrou, en opérant un « boycott » ou une « grève générale ». Une mobilisation née sur internet, qui n’est pas sans rappeler celle des Gilets jaunes en 2018. La gauche entend bien tirer parti de ce mouvement de blocage.
Lancé à l’origine par une chaîne Telegram plutôt confidentielle, le mot d’ordre est décliné et popularisé par le compte souverainiste « Les essentiels », favorables à la sortie de la France de l’Union européenne et rejoint par d’anciennes figures des Gilets jaunes et de la vraie droite. Sur TikTok, le compte lance le 24 juillet cet appel au blocage total du pays le 10 septembre, sous la forme d’une sorte de confinement. « Le 10 septembre 2025, la France se confine. Ce jour-là, nous ne sortirons pas. Pas de travail, pas d’école, pas d’achat. Juste le silence d’un peuple qui reprend son pouvoir. »
Cet appel trouve un écho aussi à gauche et à l’extrême gauche, notamment sur le réseau Telegram. Les services de renseignement notent à ce stade de multiples initiatives venues de tous bords : « Une frange qui paraît plutôt d’extrême droite, d’autres plus d’extrême gauche, des anciens Gilets jaunes, et des personnes sans aucune idéologie. »
Près de sept ans après le mouvement des Gilets jaunes, qui avait interpellé par son ampleur, « les ingrédients de la colère (sentiment de déclassement du bas de la classe moyenne, fin de mois difficiles pour les catégories populaires et ras-le-bol fiscal généralisé) n’ont pas disparu », relève le directeur du département Opinion à l’Ifop Jérôme Fourquet. « Et c’est sur ces braises encore rougeoyantes que le gouvernement a versé un bidon d’essence avec son plan de rigueur (…), l’allume-feu étant la suppression de deux jours fériés ».
Du côté des syndicats, on prépare aussi une rentrée explosive. « Le 10 septembre : on bloque tout dans le ferroviaire », a appelé le syndicat Sud Rail jeudi 21 août dans un communiqué. Après une « consultation démocratique » en interne, le syndicat de cheminots a « décidé de passer à l’action » en rejoignant le mouvement citoyen « bloquons tout » le 10 septembre.
De son côté, Force ouvrière a déposé un préavis de grève à partir du 1er septembre.
La CGT appelle aussi à une grande mobilisation syndicale contre le budget 2026, sans toutefois se rapprocher du mouvement citoyen. « On partage un certain nombre d’éléments avec l’appel du 10 septembre, mais il y a aussi des interrogations sur les modes d’action », résume Jean-Michel Delaye, membre du bureau de la CGT dans le Bas-Rhin.
Pour la numéro un de la CGT, Sophie Binet, ce mouvement, lancé en ligne, demeure «encore nébuleux, sur ses modes d’action et ses revendications». Si la CGT n’exclut pas d’y participer, elle veut garder la main sur le calendrier À quelques jours d’une réunion intersyndicale prévue le 1er septembre, Sophie Bient appelle à inscrire la mobilisation «dans la durée». Pour la numéro un cégétiste, la mobilisation du 10 septembre «peut être une étape», mais elle ne saurait suffire : «Nous avons besoin d’un processus qui s’inscrive dans le temps, avec un plan plus large.»
Du côté des partis de gauche, on compte bien se mettre sur les rangs et profiter de la dynamique du mouvement. « Il n’y a pas de temps à perdre face au plan Bayrou. Il faut mener la bataille dans les institutions et dans la rue », explique ainsi le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard.
Dans une tribune, les Insoumis appellent « tous ceux qui partagent nos principes et notre volonté d’action pour en finir avec le gouvernement Bayrou (à) se mettre immédiatement au service des collectifs locaux qui proposent cette mobilisation et à tout faire pour sa réussite ».
Pour l’eurodéputée LFI Manon Aubry : « On peut parler, d’abord et avant tout, d’un soutien politique à un mouvement dont on partage l’essentiel des revendications, à savoir faire tomber un budget profondément injuste. Nous disons simplement (…) que nous voulons nous mettre au service de ce mouvement, pour l’appuyer, pour le soutenir, pour qu’il y ait une forme de censure populaire et que cette censure populaire se retrouve par une censure parlementaire à l’Assemblée nationale ».
Donc, officiellement pas de récupération, mais un peu quand même…
Même combat chez les écolos. Marine Tondelier appelle aussi à soutenir cette mobilisation, estimant que « l’avenir de notre pays se joue dans (les) mouvements d’ampleur annoncés à la rentrée ». La patronne des vert-pastèque refuse toute récupération, invitant les partis à ne pas « tout gâcher en organisant une compétition de nombre de drapeaux ou en mettant les manifestants mal à l’aise parce qu’ils auraient l’impression de marcher dans les pas de tel ou tel candidat à la présidentielle ».
Les écolos entendent faire le lien entre le mouvement du 10 septembre et la pétition contre la loi Duplomb qui avait atteint les deux millions de signatures au début de l’été.
Au Parti socialiste, la censure du gouvernement Bayrou va de soi : « Avec le budget tel qu’il a été proposé par François Bayrou au mois de juillet, c’est censure directe et immédiate », a affirmé le secrétaire général du PS Pierre Jouvet sur Europe 1 mercredi, jugeant que « rien n’est à retenir » dans cette proposition de budget.
Une position qui tranche avec celle qui était jusqu’alors de mise au PS qui a refusé jusqu’alors de voter la majorité des motions de censure déposées contre le gouvernement.
« On regarde cette initiative [du 10 septembre] avec beaucoup d’intérêt. Les motivations et les modes opératoires sont assez flous pour l’instant mais nous comprenons l’exaspération à l’origine de ce mouvement », a déclaré la porte-parole du PS Chloé Ridel.
Enfin, le Parti communiste français appellera « à participer à l’ensemble des mobilisations contre le projet Bayrou, le 10 septembre compris ». « On soutiendra le mouvement, on sera partie prenante », a affirmé, totalement décomplexé, son porte-parole Léon Deffontaines.
À l’opposé, le Rassemblement National prend son temps. Les cadres frontistes feront leur rentrée le 14 septembre à Bordeaux et se montrent, pour le moment, assez discrets. Aucune décision officielle n’est encore fixée. En 2018, face aux Gilets jaunes, le RN avait déjà soutenu le mouvement sans s’exposer politiquement. C’est la même politique de « soutien sans participation » que le RN semble vouloir prendre face au 10 septembre, un mouvement qui porte des espérances populaires mais qui pourrait être brisé par les séides du gouvernement, antifas et black blocs, comme ce fut le cas pour les Gilets jaunes.
Henri Dubost